Carnet de bord #22 : éloge du temps long

Quel est le point commun entre les savanes arborées du Sénégal, les forêts sacrées du Bénin et les forêts ripisilves et sèches de l’Ouest malagasy ? Read More
Carnet de bord #22 : éloge du temps long

Quel est le point commun entre les savanes arborées du Sénégal, les forêts sacrées du Bénin et les forêts ripisilves et sèches de l’ouest malagasy ? En plus d’héberger la mission de mesure d’impact menée par all4trees, ces zones accueillent également deux habitants emblématiques, le caméléon et le baobab, dont les caractéristiques sont à l’image de la mesure d’impact.

Le lion du sol

Le lion du sol

Une patte après l’autre, le Furcifer nicosiai avance. Lentement mais sûrement. Sa démarche prudente – presque hésitante – n’est pas sans rappeler le balancement d’une feuille au vent. Sa couleur, quant à elle, se confond à la perfection avec la végétation environnante. Son humeur du jour semble être au vert kaki. On serait aisément passé à côté, si un mouvement insignifiant n’avait pas trahi sa présence.

Il faut dire que monitorer les populations de caméléons dans une zone immense comme le Makay (150 kilomètres de long sur 50 de large) est un projet particulièrement ambitieux ! Seul un œil bien entrainé arrive à repérer un caméléon ; pour une personne lambda, c’est comme chercher une aiguille dans une meule de foin. Et pourtant… ! Si le Furcifer nicosiai, aux côtés de ses compagnons caméléons, a été identifié comme espèce indicatrice de la biodiversité du Makay, c’est pour une raison bien particulière. Essentiellement arboricole, son sort est directement lié à l’état de la forêt, pour le meilleur comme pour le pire.

Or, si la démarche du caméléon a longtemps constitué une excellente stratégie de défense, elle se convertit aujourd’hui, à l’heure du bouleversement climatique, en un désavantage non négligeable, sa nature lente l’empêchant de se déplacer vers des zones plus appropriées. La perte d’habitat représente également une menace majeure, de nombreuses espèces de caméléons ayant des distributions géographiques restreintes, souvent endémiques à une seule région voire à une seule forêt. Ainsi, sur les 234 espèces connues à ce jour, près de la moitié ne vit qu’à Madagascar. Dans le Makay, 5 espèces de caméléons ont été inventoriées jusqu’à présent, dont Furcifer nicosiai, en danger d’extinction (Caméléon Center Conservation 2026).

Grand temps donc de collecter les données pour mieux les connaître et améliorer les mesures de conservation déployées ! A cette fin, Naturevolution et le Caméléon Center Conservation se sont associés afin de déployer un protocole éprouvé, qui permettra de suivre de près la richesse spécifique et la répartition géographique des caméléons dans le massif. Et qui de mieux que les écogardes du Makay, avec leur œil aiguisé, pour réaliser ce travail de moine ? Nul doute que le protocole est entre de bonnes mains !

Un proverbe malagasy dit : « Faites comme un caméléon en marche : regardez en avant, et en même temps observez ce qui est en arrière ». Une expression que résume bien l’esprit de la mesure d’impact !

© Martin Etave

La mère de la forêt

La silhouette majestueuse du baobab passe, elle, moins inaperçue avec son tronc cylindrique épais et sa couronne de branches enchevêtrées. Dans les récits originels, le baobab est présenté comme l’arbre planté à l’envers par les dieux. Symbole de sagesse, lieu d’innombrables palabres, le baobab a également une forte valeur utilitaire. Ses fruits et ses graines sont très nutritifs et sont aujourd’hui encore largement utilisés dans l’alimentation et la médecine traditionnelle. Véritables châteaux d’eau, les arbres matures arrivent à accumuler une quantité importante de pluie, de quoi assurer les besoins en eau d’une famille pendant plusieurs mois. Et les exploits ne s’arrêtent pas là : connu pour sa longévité, le baobab peut atteindre quelques centaines voire milliers d’années, ce qui lui a valu le surnom de « mère de la forêt » en malagasy. Dans le sud-ouest du pays, on peut même rencontrer « grand-mère » : un baobab tellement vieux qu’il a vécu la chute de l’empire romain d’Occident au Ve siècle et l’arrivée des premières populations austronésiennes et africaines à Madagascar !

Pourtant, le baobab a beau éveiller une impression de solidité, sa situation est aujourd’hui préoccupante du fait de la déforestation, du changement climatique et des ravageurs. C’est le cas notamment de l’emblématique Adansonia grandidieri, classée commeespèce en danger par l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature. Or, les baobabs sont considérés comme une espèce « clé de voûte » : elle maintient l’écosystème en place. Les troncs creux, les branches et les fruits des baobabs offrent ainsi nourriture et habitat à une grande variété d’animaux, tandis que leur capacité à stocker de l’eau dans des environnements arides leur permet de soutenir une vaste biodiversité, allant des micro-organismes jusqu’aux mammifères les plus grands, en passant par de nombreuses espèces végétales. La perte des baobabs affecterait ainsi l’intégralité du système.

C’est pourquoi Adansonia grandidieri a été ciblée comme une essence prioritaire par Naturevolution, aux côtés de 9 autres espèces végétales menacées. Son abondance est suivie de près grâce à un dispositif de placettes permanentes : des rectangles de 50 mètres de long sur 20 de large, installés de façon aléatoire dans les canyons et les forêts sèches du Makay, sur lesquels les équipes locales passent à intervalles réguliers pour compter le nombre d’individus et ainsi évaluer l’état de santé des populations monitorées. Un travail de longue haleine mais ô combien essentiel pour préserver cette essence vénérable et les nombreuses espèces qui en dépendent.

Trois pays et autant de baobabs

Et la mesure d’impact

Le vivant inspire, mais amène également à s’interroger. En contemplant un baobab centenaire, dont chaque creux et chaque nœud a mis des années à se former, on ne peut que se dire que la tâche est de taille. En effet, si la destruction des habitats est rapide, sa restauration l’est beaucoup moins. Or, comment mesurer des impacts qui peuvent mettre des années voire des décennies à se manifester ? Comment former des équipes à de nouvelles méthodologies alors que le turnover et l’incertitude règnent ? Comment mesurer les impacts d’activités alors qu’on ignore si elles seront amenées à se poursuivre demain ? 

Des questions que – avouons-le –, nous nous posons aussi parfois. Plaider pour la lenteur, le temps long et la prise de recul semble aller à contrecourant des tendances actuelles, marquées par les baisses de financements, les exigences de rentabilité immédiate et une compétitivité accrue. Pourtant, malgré ces (brefs) moments de doute, nous sommes convaincus que la mesure d’impact est plus que jamais nécessaire. Afin de gagner en efficacité et surtout en qualité. Afin de diriger les rares ressources disponibles vers les initiatives à impact véritable. Et afin de contribuer, in fine, à la préservation des Furcifer nicosiai et Adansonia grandidieri de cette planète.

Mais pas n’importe comment. En trouvant un équilibre entre les moyens investis et les bénéfices attendus. En pariant sur le transfert de compétences. Et en favorisant le partage de bonnes pratiques – car, comme les ancêtres malagasy l’ont bien compris, ndre be ñy za, tsy ala : même si le baobab est gros, il ne constitue pas la forêt ; il a besoin de ses compagnons pour constituer cet écosystème complexe et unique que représente la forêt tropicale.

Cette leçon, nous la vivons aussi au quotidien lors de nos relevés. Comme ce jour dans le Makay où, le premier cycle d’inventaires achevés, nous prenons la route vers le sud. Après quelques dizaines de kilomètres et de longues heures de piste, nous tombons sur un baobab centenaire, et il va sans dire qu’un arrêt s’impose. Nous décidons alors de réaliser l’impossible : permettre à Richard, fin connaisseur de la botanique Makay et doyen du groupe, de contempler la cime des arbres qu’il a tant contribué à étudier depuis le sol. Aussitôt dit, aussitôt fait : on installe une corde, et tout l’équipe de l’expédition s’y met. Une propulsion après l’autre, Richard prend de la hauteur. Lentement mais sûrement. Nous ne pouvons qu’imaginer son émotion lorsqu’il atteindra le sommet.

L’union fait la force, ou son équivalent malagasy :
« Même si le baobab est gros, il ne constitue pas la forêt. »

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