Carnet de bord #23 : contre vents et pluies

Mandoto, Madagascar. Des silhouettes s’affairent telles des fourmis se balançant au bord d’un cratère. Objectif : planter des arbres afin de lutter contre l’érosion ! Read More
Carnet de bord #23 : contre vents et pluies

Mandoto, Madagascar. Des silhouettes s’affairent en haut d’un escarpement qui surplombe la route nationale 35, telles des fourmis se balançant au bord d’un cratère. En réalité, il s’agit des équipes et partenaires de Cœur de Forêt Madagascar, mobilisés ce jour-là avec un objectif précis : planter des arbres afin de lutter contre l’érosion.

Au pays des lavaka

Cela n’échappera pas à quiconque voyage sur les Hautes Terres ou le grand ouest de Madagascar : partout où se porte le regard, les collines et plateaux sont marqués par des excavations impressionnantes aux parois abruptes, qui traversent le paysage comme autant de cicatrices rougeâtres. Appelées lavaka, littéralement « trou » en langue malagasy, ces incisions sont la manifestation exacerbée d’un phénomène présent dans de nombreuses régions du monde : l’érosion hydrique.

Si l’érosion est un phénomène naturel qui contribue au renouvellement de la fertilité du sol, elle est amplifiée par les pratiques humaines. La déforestation, le surpâturage ou encore l’agriculture itinérante sur brûlis accentuent ainsi fortement les effets érosifs des pluies par accroissement du ruissellement et des pertes en terre. La couche de terre arable disparaît alors plus rapidement qu’elle ne se reforme : on parle dans ce cas d’érosion accélérée. A Madagascar, ce phénomène prend des dimensions spectaculaires : d’après Hervieu (1968), les pertes seraient de 2,9 mm par an pour le versant ouest malagasy. Cela peut sembler peu, mais cela signifie qu’il faut moins de 350 ans pour provoquer l’ablation d’un mètre de sol !

Les multiples facettes de l’érosion hydrique à Madagascar

Les lavaka, quant à eux, battent tous les records : ils peuvent atteindre plusieurs dizaines de mètres de profondeur et on en dénombrerait jusqu’à 25 par km2 dans certaines régions ! Il faut dire que les conditions climato-pédologiques de la Grande Île sont particulièrement propices à la formation des lavaka : en saison sèche, la couche supérieure devient compacte et des fentes de dessiccation s’y produisent sous l’effet de la sècheresse et/ou des activités humaines comme les feux de brousse et le piétinement des bovins. Lors de la saison des pluies, le ruissellement de surface s’engouffre alors dans les fissures, enlève les matériaux les plus fins et fait glisser les couches supérieures sur une couche appelée couche-savon (Raharijaona et al. 2001). Une fois les matériaux des couches profondes emmenés, la couche supérieure par s’effondrer, donnant naissance au cirque caractéristique des lavaka, avec des conséquences non négligeables : ensablement des rivières et rizières, débordements des cours d’eau, destruction des infrastructures…

Au pays de la verdure

Tout n’est pas perdu, toutefois : même dans des contextes d’érosion marquée comme à Madagascar, le couvert végétal peut devenir un allié de taille. La végétation permet en effet d’augmenter la résistance du sol aux attaques hydriques et ce, de multiples façons :

  • Véritables écrans protecteurs, les parties aériennes des plantes et les débris végétaux permettant d’atténuer l’effet splash provoqué par le choc des gouttes de pluie sur le sol ;
  • Telle une colle, les racines fixent le sol en profondeur, assurant une meilleure cohésion des particules du sol et empêchant leur entraînement par l’eau ;
  • Nourrisseur, le couvert végétal apporte au sol de la matière organique, ce qui, à son tour, va permettre d’améliorer la structure du sol et sa perméabilité.

Grâce à ces effets combinés, un sol couvert à plus de 90 % permet de maintenir l’érosion à un niveau tolérable, et cela quels que soient l’agressivité du climat, la topographie ou encore le type de sol (Roose 1994). La végétation, qu’elle soit spontanée, semée ou plantée, peut même contribuer à stabiliser les lavaka, qui perdent alors leurs parois verticales et redeviennent des dépressions stables particulièrement appréciées par les agriculteurs du fait des conditions physiques particulières qui règnent dans leurs enceintes.

A gauche : reboisement d’équipe à Mandoto sur le pourtour d’un lavaka

A droite : associations de cultures dans un cône de lavaka particulièrement fertile

Face à l’ampleur des phénomènes érosifs à Madagascar, Cœur de Forêt cherche à assurer une couverture boisée permanente dans les zones à risque permettant de répondre aux besoins environnementaux : protection des bassins-versants, préservation des sources d’eau, maintien de la fertilité du sol… Dans ce cadre, les pratiques agroécologiques ont également leur rôle à jouer : le semis direct, la succession de cultures et l’utilisation de plantes à fort enracinement favorisent l’infiltration de l’eau et le labour biologique du sol en coopération avec la faune du sol (vers de terre, insectes, bactéries), en plus de se traduire par des rendements intéressants pour les agriculteurs. Une dynamique gagnante-gagnante !

au pays de la mesure d’impact

Si le lien entre végétation et lutte contre l’érosion semble évident, il est cependant moins simple de prouver et chiffrer l’impact des actions de préservation et de restauration de forêts sur la vitesse d’érosion. Les méthodes quantitatives reposent sur la mise en place de tiges métalliques ainsi que sur beaucoup de patience et de persévérance : il faut mesurer la distance entre le sommet des piquets et le sol sur une période prolongée, et il suffit qu’une tige disparaisse pour redémarrer à zéro !

Les méthodes indirectes s’avèrent alors plus réalistes : elles ne permettent certes pas de mesurer les pertes exactes, ni de prédire exactement quand et où surviendront les prochains phénomènes érosifs, mais grâce à elles, on peut évaluer dans quelle mesure un projet contribue à atténuer les facteurs explicatifs de l’érosion, comme l’inclinaison et la longueur des pentes, la perméabilité et la stabilité du sol, la présence d’un couvert végétal ou encore les pratiques culturales. De cette manière, il devient possible de valoriser les efforts des parties prenantes, identifier les zones à risque et mieux orienter les actions de lutte contre l’érosion. En effet, s’il est vrai que même une pluie fine finit par mouiller la terre, il n’est pas moins vrai que les fourmis qui se rassemblent peuvent soulever un éléphant !

Etude de la perméabilité et de la structure du sol sur les Hautes Terres

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